Interview doublage : Franck Hervé, adaptateur
par François JUSTAMAND
Remerciements à Paul-Hervé BERREBI
C’est en faisant ses débuts au sein de sociétés comme Teletota, Mediadub et Synchro Mondial entre autres, que Franck Hervé a appris son métier d’adaptateur de doublage. Après avoir commencé à travailler sur les versions françaises de séries comme
Arabesque ou Code Quantum, il a eu l’opportunité de se tourner vers l’adaptation de films cinéma. On lui doit notamment les dialogues en VF de films importants comme Master and Commander, Transformers ou Star Trek de J.J. Abrams.
Nous vous proposons cet entretien réalisé au 6ème Salon des séries TV et du cinéma.
La Gazette du doublage : Quel parcours avez-vous suivi pour devenir adaptateur ?
Franck Hervé : Je n’ai pas eu de formation particulière. Je suis entré, tout à fait par hasard, dans le milieu du doublage fin 1986-début 1987 chez Télétota, à l’époque comme assistant de plateau. Au bout de quelque temps, on m’a proposé de faire de la détection – cela consiste à reporter sur une bande rythmo tous les mouvements de bouche des personnages du film pour que les dialoguistes puissent écrire leur texte par dessus. En faisant ce travail, j’ai rencontré des gens qui m’ont confié aussi quelques adaptations de dessins animés. Et puis cela s’est bien passé, et de fil en aiguille, assez rapidement, je me suis mis à travailler sur des séries comme Code Quantum, Arabesque, Sauvés par le Gong, Millenium, Gun… Pour accéder à cette profession, il n’y avait pas véritablement de cursus imposé à l’époque. Aujourd’hui certaines universités comme celles de Nanterre et de Nice proposent des formations pour le doublage/sous-titrage. En ce qui concerne le doublage, c’est une « gymnastique cérébrale » que l’on apprend surtout en pratiquant. Je ne pense pas me tromper en disant que la plupart des adaptateurs de ma génération sont venus à ce métier par hasard. A l’époque on ne se disait pas « Plus tard, je serai auteur de doublage ! ». Aujourd’hui en revanche, avec la médiatisation de notre profession, il est possible que ce métier suscite des vocations chez les jeunes étudiants.
La Gazette du doublage : Vous adaptez souvent les films distribués par Paramount je crois ?
Franck Hervé : Paramount, DreamWorks également depuis quelques années, Universal aussi, des distributeurs comme Le Pacte, Pampa Production et des sociétés de doublage avec qui je travaille depuis longtemps et pour qui je fais des séries ou des téléfilms. C’est vrai que lorsqu’un distributeur fait appel à vous, et que vous lui donnez satisfaction, il a tendance à vous contacter régulièrement.
La Gazette du doublage : Pourquoi et par qui avez-vous été contacté pour faire l’adaptation de ce nouveau Star Trek ?
Franck Hervé : J’ai été appelé à adapter ce film grâce à la fidélité de Paramount France. Comme je le disais à l’instant, à partir du moment où vous avez déjà travaillé pour un distributeur et qu’une relation de confiance s’est installée, il refait régulièrement appel à vous. Les firmes américaines sont très « carrées ». Elles aiment travailler avec une équipe qu’elles connaissent bien, qui connaît leurs exigences et qui sait répondre à leurs demandes. Sur ce genre de films, des superviseurs américains collaborent étroitement avec nous. Il y a quelques années les adaptateurs étaient moins « encadrés », et se permettaient peut-être de plus « adapter ». Aujourd’hui, pour certains blockbusters vous devez argumenter votre adaptation auprès des Majors. Lorsque vous travaillez sur un film comme Star Trek, vous devez bien sûr écrire l’adaptation française mais vous devez aussi écrire une « backtranslation » qui est une traduction expliquée/argumentée en anglais de votre adaptation française. Les superviseurs savent ainsi à quel moment et dans quelle proportion vous avez « adapté » le texte d’origine. Très utile par exemple, dans le cas d’un jeu de mots complètement incompréhensible ou d’une référence culturelle typiquement américaine qui en français ne peut pas être perçue. En clair vous devez leur restituer en anglais, pratiquement phrase par phrase, votre adaptation en leur donnant les raisons qui vous ont fait choisir tel mot plutôt qu’un autre. Après une vérification avec le distributeur en France, ce sont eux qui valident le texte au final. Sur certains films on travaille presque autant avec l’équipe américaine que française.
La Gazette du doublage : Quelle est la place exacte du superviseur, est-ce toujours le même selon les studios ?
Franck Hervé : Chez Paramount ou DreamWorks, on a souvent affaire aux mêmes personnes qui supervisent toutes les versions européennes. C’est comme ça qu’après plusieurs films ensemble peut s’installer le climat de confiance nécessaire dont je parlais tout à l’heure. En plus du travail sur le texte en amont, la validation de la backtranslation et de toutes les traductions, ils assistent aussi aux enregistrements. Ils valident aussi le choix des comédiens surtout lorsqu’il est question de « star talent » (célébrités qui prêtent leur voix à des personnages).
La Gazette du doublage : A quel moment de l’année avez-vous commencé à travailler sur Star Trek ?
Franck Hervé : J’ai dû commencer à travailler dessus deux mois avant sa sortie environ. Les délais sont parfois très courts sur ce genre de grosses productions. Les Américains nous envoient désormais des images numériques au lieu d’éléments 35 mm. Ils peuvent donc retoucher leur montage jusqu’au dernier moment et nous renvoyer le tout en une nuit par internet. Avant, il fallait tirer des copies 35, aujourd’hui avec le numérique tout est beaucoup plus rapide. Concernant Transformers par exemple, on travaillait encore dessus 3 semaines avant sa sortie. Il faut savoir que pour des films aussi importants, on travaille souvent avec des images sécurisées, sur lesquelles un cache noir masque intégralement l’action, pour ne laisser apparaître que les bouches des acteurs, ce qui a été le cas sur Star Trek. On a reçu 3 copies successives avec différents degrés de protection anti-piratage. La dernière laissait voir les visages presque entiers, autant dire le rêve !
La Gazette du doublage : Décrivez-nous les étapes de votre travail ?
Franck Hervé : On reçoit d’abord des éléments préliminaires, des images sécurisées pour certains films, et un texte sur lequel on peut commencer à travailler. On fait alors un premier jet et on soumet les « backtranslations ». Les superviseurs nous contactent alors pour discuter des dialogues. Commence alors un échange d’e-mails au quotidien, surtout sur des films aussi attendus.
La Gazette du doublage : Avez-vous rencontré des difficultés particulières pour l’adaptation de ce Star Trek ?
Franck Hervé : La vraie difficulté était de restituer l’univers Star Trek en tenant compte des multiples références contenues dans le film. C’est en cela que Paul-Hervé Berrebi a été indispensable. C’est un spécialiste de la saga que la production a engagé pour superviser les dialogues. Il avait déjà travaillé comme consultant sur certains Star Trek. Le second obstacle, conséquence directe du premier, était d’être le plus synchrone possible tout en respectant les termes imposés par Paul-Hervé. Lorsqu’il y a des termes aussi spécifiques, la marge de manœuvre est très réduite et il faut jongler pour les placer au bon endroit dans une phrase, afin de donner l’impression que l’acteur à l’écran parle vraiment français au départ ! Cela s’appelle le « lipsync » ou la synchro…
Le terme « warp » évoquant la vitesse du vaisseau Enterprise est devenu « distorsion », « stardate », « date stellaire »… Tous ces termes ont été soumis aux superviseurs pour validation. On leur a parfois proposé plusieurs options en leur expliquant les références antérieures à des épisodes de la série et ce sont eux qui ont choisi.
La Gazette du doublage : Il faut expliquer que les termes « trekkiens » ont évolué en fonction du changement d’adaptateurs tout au long des séries et des films…
Franck Hervé : Oui, et puis avec l’évolution du langage aussi. La science-fiction des années 60 n’est pas la même que celle des années 2000. J.J. Abrams a lui aussi voulu relooker Star Trek tout en restant fidèle aux précédentes versions. C’est donc le genre de film pour lequel nous sommes obligés d’avoir un consultant…
La Gazette du doublage : Cela vous arrive-t-il souvent d’avoir des consultants ?
Franck Hervé : J’ai eu la chance d’adapter Master and Commander dont l’action se passe au début du 19ème siècle dans la Marine Royale Britannique. C’est le même cas de figure que pour Star Trek. Un univers et un jargon très particulier ne laissant aucune place à l’improvisation ni à l’adaptation. J’ai fait appel à une « experte » qui connaissait tous les termes spécifiques à la marine de cette époque. Il s’agissait de Florence Herbulot, enseignante à l’Ecole supérieure d’interprètes et de traducteurs et qui a traduit tous les romans de Patrick O’ Brian. Comme Paul-Hervé, Florence a découvert le doublage et ses contraintes techniques très éloignées de la traduction littéraire.
Je travaille sur des films très variés : de Kung Fu Panda à Star Trek en passant par Master and Commander et nul ne pouvant prétendre avoir une connaissance universelle, lorsque le sujet est très « pointu » il faut faire appel à des consultants. C’est la même chose pour des séries comme Les Experts ou Dr House, où mes collègues adaptateurs ont besoin de consultants juristes ou médecins. En fait ce métier vous amène très souvent à contacter des avocats, des policiers, des militaires, des médecins….
La Gazette du doublage : Combien de temps vous a pris l’adaptation de ce Star Trek ?
Franck Hervé : L’adaptation de toute la partie technique (termes spécifiques), avec Paul-Hervé Berrebi, nous a bien pris 10-15 jours. De mon côté, pour dégrossir toutes les scènes dites « classiques », de dialogues courants, pratiquement 10 jours aussi. On avait environ 1 mois pour boucler le tout, ce qui était relativement confortable.
La Gazette du doublage : Comment se faisait la réception des éléments du film ?
Franck Hervé : Nous avons reçu plusieurs versions, ce qui est monnaie courante aujourd’hui. Sur Transformers, il y a eu 6 ou 7 versions, avec des scènes supprimées, modifiées, avec des plans caméra qui changent, auquel cas il faut refaire le doublage car la synchro n’est pas la même pour un gros plan que pour un plan large… Et puis parfois la production revient à la version précédente. Ça peut prendre des allures de puzzle !
La Gazette du doublage : Avez-vous assisté à l’enregistrement de Star Trek ?
Franck Hervé : J’ai assisté à une partie de l’enregistrement. Pas à toutes les séances, les délais étant très courts on continuait à travailler sur l’adaptation pendant que les comédiens étaient déjà sur le plateau en train d’enregistrer. Pour Monstres contre Aliens, j’ai pu passer plus de temps sur le plateau, avec Louise Bourgouin et Julien Doré entre autres. La superviseuse américaine était là également, ce qui nous a procuré un confort supplémentaire, les questions importantes pouvant être soulevées et réglées instantanément sur le plateau.
La Gazette du doublage : Une fois votre travail terminé, avez-vous vu la version française finale ?
Franck Hervé : Oui, bien sûr, il y a ce que l’on appelle une « double bande », qui est une projection sur grand écran en studio, qui nous permet de voir le résultat (presque) final, et au besoin, d’effectuer des retouches si quelque chose nous choque dans le jeu ou la synchro.
Par rapport à Star Trek, je suis très satisfait du résultat. Je pense sincèrement que c’est un bon doublage. Vu les conditions : contraintes techniques, jargon spécifique et le délai imparti, pour ma part je trouve le résultat à la hauteur du film. Maintenant, c’est aux fans de Star Trek et aux spectateurs de se prononcer. En général, c’est lorsqu’on ne parle pas d’un doublage, qu’on ne le remarque pas, qu’on peut dire qu’il est réussi. La meilleure réponse que l’on peut attendre lorsqu’on demande à quelqu’un ce qu’il a pensé du doublage d’un film, c’est : « je n’ai pas fait attention. »
La Gazette du doublage : Avant d’écrire l’adaptation de ce film, aviez-vous vu des épisodes ou des films de Star Trek ?
Franck Hervé : Je n’avais jamais vu un seul épisode ! Et je ne me serais jamais risqué à travailler sur ce film sans un expert en la matière comme Paul-Hervé. On ne peut pas tout connaître et maîtriser tous les genres, mais il faut savoir s’adapter (pardonnez le jeu de mot…) et toujours être le plus rigoureux possible. A partir du moment où vous avez un univers particulier, un jargon spécifique que vous ne maitrisez pas, il ne faut pas hésiter à se faire aider, aller chercher les infos nécessaires.
La Gazette du doublage : Quel est le film le plus compliqué que vous ayez eu à adapter ?
Franck Hervé : C’est sans conteste, Master and Commander, la marge de manœuvre était encore plus mince qu’avec Star Trek. Toujours à cause d’un jargon particulier qu’il faut faire coïncider, dans la mesure du possible, avec les contraintes du synchronisme. Un vrai casse tête !
La Gazette du doublage : Quels sont vos prochains projets ?
Franck Hervé : Pour DreamWorks on prépare Shrek 4 qui sortira à l’été 2010.
Remerciements à La Gazette du doublage : www.lagazettedudoublage.com et www.objectif-cinema.com/blog-doublage


