Interview doublage : Georges Caudron et Caroline Beaune
Série fantastique phare des années 90 démarrée en 1993, X-Files s’est étalée sur 9 saisons pour un total de 201 épisodes et deux films sortis en salles. Composant deux enquêteurs du FBI aux prises avec le paranormal, ses principaux interprètes ont été récompensés pour avoir incarné des personnages on ne peut plus marquants, l’un cartésien, l’autre plus ouvert au surnaturel.
Gillian Anderson a ainsi reçu un Emmy Award en 1997 et David Duchovny un Golden Globe la même année. Popularisée en France sous le titre X-Files, aux frontières du réel, la série a été diffusée sur M6 à partir de 1994.
De haut niveau, son doublage français a beaucoup contribué à son succès. Georges Caudron a doublé le personnage de Mulder pendant les 7 saisons où il est apparu et Caroline Beaune a prêté sa voix à Scully durant les 9 saisons entières. Mais même s’il n’a pas participé en tant que comédien aux deux dernières saisons, Georges Caudron a continué à participer à l’aventure en en dirigeant plusieurs épisodes.
Nous avons reçu et interviewé ces deux comédiens de talent au 6ème salon des séries tv et cinéma.
PREMIERE PARTIE : PARCOURS PROFESSIONNEL ET PREMIERES EXPERIENCES AU DOUBLAGE
Sérialement Vôtre : Dans l’édition du journal Libération du 19 juin 1998, Georges Caudron s’est exprimé sur le doublage : « Le doublage n’est pas du karaoké ! » Le journaliste commentait : « On verrait bien cette homme passionné à la tête de l’armée de l’ombre des comédiens de doublage, luttant pour la reconnaissance du métier, militant pour le travail bien fait. »
Georges Caudron : Juste pour l’anecdote, la journaliste de Libération était plutôt contre le doublage. Je lui proposé de me rencontrer dans un café et de lui expliquer mon métier. Mon enthousiasme a été une motivation pour elle de venir me rendre visite sur le plateau du doublage de la série. Elle devait rester 1 heure, et, finalement, elle est restée 3 jours ! Elle a écrit un article de 3 pages. Elle s’est rendue compte que derrière ce mot de « doublage », il y a des acteurs, des adaptateurs, des directeurs de plateau, des calligraphes, des mixeurs… Il y avait un monde derrière; le monde du cinéma ! C’est vraiment toute une industrie.
Caroline Beaune : Ce qui a fait que les gens sont parfois contre nous, c’est qu’il existe aussi du mauvais doublage, et c’est ça qui nous fait beaucoup de tort… Il y a eu des sociétés de doublage qui n’ont pas bien travaillé et il faut quand même le dire car il faut essayer de protéger et d’encourager ce qui se fait de bien. On compte vraiment sur vous, les fans, pour le faire savoir car c’est important !
Après avoir travaillé sur X-Files, je suis devenue sa voix française que le public avait l’habitude d’entendre. Pourtant, quand elle a tourné un petit rôle dans un film dans lequel elle jouait une junkie, la société de doublage ne m’a pas engagée sous prétexte qu’ils n’avaient pas reconnu que c’était Gillian Anderson qui jouait le rôle !? En fait, ils s’en fichaient…
Georges Caudron : C’est un non-respect du public dans ce cas-là !
Caroline Beaune : Ce qu’il faut dire aussi, c’est j’ai l’impression que certains décideurs font la différence entre les comédiens de doublage de séries TV et ceux qui doublent pour le cinéma. Il y a une sorte de snobisme. A l’époque mon père, Michel Beaune, dont beaucoup disent qu’il était un merveilleux comédien, faisait énormément de choses. Il faisait à la fois du théâtre, de la télévision, du cinéma, du doublage et on le considérait pour toutes ces disciplines. Maintenant, vous faites ou de la télévision, ou du cinéma, ou du doublage. C’est un peu cet état d’esprit. Et donc, à l’intérieur même du doublage, il y aussi la spécificité que je vous ai expliquée, même si Georges en est un contre-exemple mais c’est assez rare.
Sérialement Vôtre : Je vais maintenant poser une série de questions, en parallèle, à nos deux comédiens afin de les connaître mieux. Nous allons commencer par Caroline. Quel parcours avez-vous suivi pour devenir comédienne ?
Caroline Beaune : J’ai suivi un parcours assez classique. J’ai pris des cours au Studio 34 avec Claude Mathieu et Philippe Brigaut… J’ai suivi des stages aussi. Je suis allée travailler avec Antoine Vitez aux Ateliers d’Ivry, ce qui était radicalement différent ! Ensuite, j’ai fait très vite du café théâtre, du théâtre, du Boulevard avec Michel Roux; c’était « Le canard à l’orange » que j’ai joué pendant un an en tournée et à Paris. Le théâtre de Boulevard n’est pas une expérience qui m’a beaucoup plu. Je trouvais que les comédiennes dans ce genre de théâtre étaient un peu inconsidérées. Mais l’expérience a été très enrichissante car c’est un sacré parcours de comédien; il faut avoir beaucoup d’énergie, aller chercher le public…
J’ai joué beaucoup de pièces classiques (Molière…). J’ai fait de grandes tournées à l’étranger : en Afrique, en Amérique du sud, dans l’océan indien… avec la compagnie des Tréteaux de France.
J’ai fait de la télévision et très peu de cinéma. Ah oui, j’ai fait une chose amusante lorsque j’étais encore au lycée Honoré de Balzac, dans un cours de théâtre. Le réalisateur de A nous les petites anglaises est venue faire passer des auditions. Je suis donc partie tourner un mois en Angleterre dans ce film. Je jouais le rôle de Catherine et je me cachais derrière mes cheveux car j’étais un peu timide. Cela a été une expérience extraordinaire ! J’ai fait toutes ces choses très différentes, pas mal de théâtre, de la télévision, moins de cinéma et puis je suis venue au doublage.
Georges Caudron : Moi j’ai suivi les cours de Jean-Laurent Cochet, ceux de l’Ecole de la rue Blanche, et comme j’avais le physique du fils de monsieur tout le monde, j’ai adoré faire du Boulevard; j’en ai fait beaucoup ! J’ai été le fils de Jean Piat, de Jean Poiret, de Bernard Blier… J’ai joué pour Robert Hossein, j’ai joué Des Grieux dans « Manon Lescaut », j’ai fait aussi beaucoup de séries télé : Au plaisir de Dieu, Joséphine de beauharnais, avec Robert Mazoyer qui était un grand monsieur de la télévision. Et puis, à un moment de ma carrière, il y a eu un trou car j’étais trop vieux pour faire les fils et trop jeune pour faire les pères. Je suis entré un lundi matin à la synchro chez Télétota, et je n’en suis plus ressorti car j’ai trouvé absolument ma voie. Cela a été une rencontre avec une équipe, avec des gens qui savaient faire leur boulot, qui étaient formidables et j’ai le plaisir de jouer comme dans la commedia dell’arte, de jouer sous le masque d’un autre comédien. Je suis parfaitement heureux et pas absolument pas frustré, bien au contraire. Je fais aussi un peu de théâtre et un peu de télévision quand cela arrive.
Le doublage est une spécialisation du métier comme on fait de la radio, de la télé et du cinéma. Comme dit Caroline, on devrait tous jouer dans tous les domaines. D’ailleurs, je suis assez stupéfait lorsque je vois des acteurs de direct qui ne savent pas se doubler. Par exemple, je viens de voir le Da Vinci Code. C’est extraordinaire car on dirait que c’est Tom Hanks qui parle réellement français; Jean-Philippe Puymartin le double parfaitement. Par contre, pour Audrey Tautou, on a l’impression qu’elle est mal doublée par quelqu’un d’autre. Elle a joué en anglais et elle s’est doublée elle-même et je trouve que cela ne fonctionne pas. Elle ne sait pas se doubler. Il faudrait que les jeunes acteurs apprennent cette technique dans les cours de comédie.
On est inondé de gens qui sont soit des journalistes, soit des footballeurs qui croient que parce qu’ils ont un nom, ils vont y arriver, ils vont doubler facilement un dessin animé et ils se plantent ! Nagui sur Super Noël était très mauvais, idem pour Cauet sur Garfield… Il y a un vrai travail d’acteur, une vraie création. Lorsque j’ai commencé à faire du doublage, pendant presque un an, j’ai doublé des petits rôles, des ambiances pour apprendre, pour comprendre… Et là, on prend une vedette de télévision et il double un rôle principal uniquement parce qu’il a un nom ! C’est incroyable et pitoyable à la fois !
Sérialement Vôtre : Je souhaitais vous interroger sur vos meilleurs souvenirs de théâtre, de cinéma et de télévision mais vous avez commencé à y répondre…
Georges Caudron : Mon meilleur souvenir est d’avoir joué le fils de Bernard Blier dans « Le nombril » de Jean Anouilh pendant 550 représentations au théâtre de l’Atelier. C’est la dernière pièce d’Anouilh. On ne savait jamais comment Bernard Blier allait se comporter… (léger rire).
Caroline Beaune : J’ai tourné pour la télévision La duchesse de Langeais d’après Balzac, réalisé par Jean-Paul Roux. C’était un rôle magnifique. J’étais toute jeune et c’était la première fois que je jouais un rôle principal à la télévision. Malheureusement, c’étaient les premiers tournages en vidéo avec des conditions de travail vraiment difficiles, où souvent le réalisateur était en régie avec un haut parleur. Il n’était même pas près de vous pour vous diriger. Ce n’était pas simple, comme c’est le cas maintenant où le doublage doit se faire très vite. Mais c’est quand même un beau souvenir car j’ai joué avec Tsilla Chelton et avec d’autres comédiens formidables. Et puis, j’ai fait aussi un mélo formidable monté par Alain Pralon à l’hôtel de Sully avec Bernard Ballet. Cela a aussi été une belle expérience de théâtre de plein air.
Il y a eu également mes tournées, dont je vous ai parlé, qui étaient quand même formidables. J’ai eu aussi une expérience de cinéma où je jouais un petit rôle d’infirmière. C’était un film anglais dans lequel j’avais pour partenaire Marcello Mastroianni. J’avais trois phrases à jouer en anglais et j’étais terrorisée à l’idée de tourner dans cette langue qui n’est pas la mienne; je ne suis pas bilingue. J’avais cette scène avec lui et on faisait champ contrechamp bien évidemment. On a commencé par lui puis on a fait un contrechamp sur moi. Ce que je peux vous dire, c’est que monsieur Mastroianni aurait pu dire se faire remplacer par son assistant pour me donner la réplique, mais il est resté avec moi, il m’a soutenu. Il s’est mis accroupie pour me donner son regard et pour que je puisse jouer la scène. Donc ça, même en n’en parlant, cela m’émeut énormément. Maintenant, rares sont les grands acteurs français qui font cela…
Sérialement Vôtre : Comment êtes-vous venus au doublage ?
Georges Caudron : Au départ, je ne voulais pas en faire car j’étais au théâtre tous les soirs et c’était très fatiguant. J’ai joué beaucoup de pièces très longtemps. J’avais des enfants et le matin à 9h ce n’était pas possible. Et puis, j’ai connu une période où j’ai eu moins de travail. On m’a emmené chez Télétota un lundi matin pour assister au doublage d’une série de dessins animés qui s’appelait Les Gobots, où des voitures se transformaient. J’ai regardé et j’ai trouvé cela absolument magique. Je me souviens encore de l’accueil de grands comédiens comme Jacques Deschamps, Claude Joseph et Jean-Claude Michel. Ils m’ont accueilli vraiment comme si j’étais un fils car ils savaient que je faisais du théâtre… Quand on dit que le doublage est un métier difficile et qu’on rejette les autres, ce n’est pas vrai du tout ! Moi, j’ai été adopté par eux. J’ai donc commencé par des tous petits rôles pendant un an. A chaque fois que j’avais un rôle, je me disais que je n’y arriverais jamais car je m’entendais et je me rendais compte que je ne collais pas à l’image mais je me suis accroché et on mes aînés m’ont soutenu. Moi, maintenant, qui dirige et qui auditionne des jeunes, je me rends compte que ce n’est pas tellement le synchronisme qui compte. C’est de savoir si le comédien sait y mettre tout son coeur… s’il a quelque chose à donner, on lui apprendra à être synchrone.
Caroline Beaune : Pour moi, c’est un peu la même chose. Un jour, je me suis retrouvée sur un plateau de synchro. Je ne sais plus si j’y suis arrivée par mon père ou pas, mais être « fille de » ce n’est pas toujours facile car on vous le fait quand même remarquer. Lorsqu’à mes débuts, j’ai fait des essais qui n’ont pas marché et on m’a rétorqué : « Ce n’est pas parce que vous la fille de Michel Beaune que vous allez pouvoir faire ce métier ! » Bon, je trouve ça tout à fait normal car, moi-même, je suis contre le népotisme. Il se trouve que dans ce métier, il n’y a pas de mystères, si vous n’êtes pas à votre place, à un moment donné on vous vire, même si vous êtes le fils ou la fille de… Mais, c’est vrai qu’au début, on ne vous fait pas de cadeaux, on vous attend un peu au tournant.
J’ai commencé la synchro par les Muppet Babies en doublant le personnage de Scooter, un petit garçon qui zozotait. On a enregistré cela dans les anciens studios Pathé, rue Francoeur, qui avaient une grande histoire. Ils ont brûlé depuis et maintenant c’est devenu une école de cinéma, la FEMIS. C’est vrai de commencer le doublage avec un dessin animé est plus facile : on peut inventer, c’est plus créatif. Vous acquérez doucement la technique de manière ludique et puis ça vient et vous passez plus facilement sur le doublage d’un acteur. Et puis, un jour, avec de la chance il y a LA rencontre avec un comédien ou une comédienne, comme pour moi avec Gillian Anderson et maintenant avec Felicity Hoffman. Lorsque vous ressentez ce que peut ressentir la comédienne américaine, c’est extraordinaire ! C’est assez rare. N’est-ce pas Georges ?
Georges Caudron : Ce que fait Caroline sur Felicity Hoffman dans Desperate Housewives est absolument épatant ! Elle a joué magnifiquement les scènes par rapport au cancer de Linette… Moi aussi j’ai eu des rencontres, notamment avec David Duchovny. Dans le premier film d’X-Files, on n’a pas fait tous les cris en français car on avait une version internationale très fournie. On a donc gardé les cris et gémissements de Mulder. Lorsque j’ai entendu la première bande-annonce du film, j’ai cru que c’était mes cris à moi que l’on entendait et pas ceux de Duchovny. C’est la première fois que ça m’arrive. Il joue, il ressent et il réagit comme je pourrais le faire. Ca me donne la chair de poule d’en parler… J’ai rencontré David Duchovny. Il est un petit peu comme moi. Il est très drôle, très volubile. Il m’a invité à déjeuner au Ritz. C’est très drôle car on est presque jumeaux. On a les mêmes folies, les mêmes rigolades… Il y a une vraie rencontre vocale. J’aime aussi beaucoup doubler Steven Culp. Maintenant, comme j’ai fait beaucoup de héros, j’ai très envie de jouer les tordus, méchants ! (rire.)
Sérialement Vôtre : Vous avez parlé de vos premières expériences dans le doublage. Je souhaiterais savoir, pour chacun de vous deux, quel a été votre premier grand doublage ?
Georges Caudron : Le premier rôle dont je me souviens très bien puisque ça m’a demandé un peu de travail, c’est Rick Moranis dans Chérie, j’ai retreci les gosses ! Il était tellement étonnant dans ce film, avec un rôle à la Jerry Lewis ! (rires). Avec cette série de films, je me suis lâché car j’étais plus dans le registre du jeune premier.
Caroline Beaune : Pour moi, cela a été avec Jean-Pierre Dorat. A mes débuts il m’a confié de très beaux rôles et je lui en sais gré. Le premier film est La famille Adams dans lequel je doublais Joan Cusack qui jouait une furie ; elle avait des monologues complètement hystériques. C’était génial et je me suis éclaté à la faire ! J’avais doublé aussi Laura Dern dans Rambling Rose (1991), un film magnifique.
Georges Caudron : Je pense que les bons souvenirs, ce sont les rôles qu’on ne pensait pas pouvoir faire, qui nous emmènent au delà de nos possibilités, au delà de ce que l’on sait faire; dans la douleur, dans le drame… Nous sommes alors comme des acteurs vis-à-vis d’un rôle classique. On vous confie un rôle qu’on surmonte peu à peu et lorsque l’on voit le film fini, on se dit « je l’ai fait ! ».Les très bons souvenirs, ce sont les rôles qui vous ont fait passer de l’autre côté de quelque chose, qui vous ont appris sur vous même, sur vos possibilités… Et si, en plus, comme tu dis, on a un directeur de plateau qui aide, qui vous emmène et qui vous prend par la main, il vous porte et vous avez envie de lui faire plaisir.
DEUXIEME PARTIE : LE DOUBLAGE D’X-FILES
Sérialement Vôtre : Comment êtes-vous arrivés sur le doublage d’X-Files ?
Georges Caudron : J’avais déjà doublé Duchovny dans Beethoven dans lequel il jouait le méchant. Je suis arrivé sur le casting par les directeurs de plateau en disant que je l’avais déjà fait. Lorsque l’on a doublé le premier épisode avec Caroline, immédiatement ça a fonctionné. Je ne sais pas pourquoi, il y a eu une osmose entre nous. Rien que de voir le générique, on a compris que ça allait marcher. On a fait notre travail le mieux possible mais, ensuite, on a été dépassé par le succès de la série. On a su tout de suite qu’il y avait quelque chose entre nous (Caroline acquiesce). Et en plus, dans la vie, moi j’ai envie de croire à tout, Caroline ne croit à rien ! (rires du public). Il y a une rencontre avec les personnages tout à fait drôle. Je crois d’ailleurs aux extra-terrestres ! Mon film favori est 2001 l’odyssée de l’espace (rires de Caroline et du public). Je suis d’accord avec Mulder : « I want to believe ! » Caroline est comme Scully, elle ne croit à rien (rires du public).
Caroline Beaune : Au tout début, c’était drôle d’ailleurs, car lorsque l’on a enregistré dans des studios improbables, qui étaient à Epinay, c’étaient les débuts de Dubbing Brothers, et on voit ce qu’ils sont devenus maintenant – (Georges ajoute : « Un peu grâce à nous, il faut bien le dire !). Peu à peu, ils ont pris de l’ampleur; cette série a dû drôlement les « booster »!
Georges Caudron : A chaque fois qu’un journaliste venait pour voir les studios, et pour voir comment se passait un doublage, nous étions présents. Sur les articles, il y avait souvent l’association entre Dubbing Brothers et le doublage d’X-Files.
Caroline Beaune : Il faut dire aussi que nous formions une équipe avec Patrick Siniavine, qui a écrit les textes français et qui est un très bon auteur, tout comme Philippe Videcoq, (Georges ajoute : « Jean-Pierre Mallardé, Mario Santini… » Des professionnels de très grand qualité. Nous, on arrivait en bout de chaîne mais c’est important de dire qu’il y avait toute une équipe autour de nous.
Georges Caudron : Et puis, il y avait tous les amis comédiens que nous accueillions. En 200 épisodes, nous avons vu beaucoup. Ils étaient contents de venir travailler avec nous ! Les rôles de « guests » étaient formidables. Tout le monde était enthousiasme de doubler dans cette série.
Caroline Beaune : C’est vrai, ce qui était formidable dans chacun des épisodes, c’est qu’il y avait les deux rôles principaux, mais comme tu dis, mais à chaque fois il y avait des histoires incroyables avec des personnages très importants autour. C’était tout un équilibre.
Georges Caudron : C’est à partir de cette époque que j’ai souhaité valoriser notre travail au doublage. Nous avons fait toutes les conventions. Nous sommes allés dans la France entière. Je n’ai pas hésité pas à aller voir les médias lorsqu’ils me sollicitaient. Un peu comme Roger Carel peut le faire. Je disais qu’il n’y a pas de honte à faire du doublage pour un comédien, qu’au contraire c’est un vrai métier ! Il y a une vraie qualité derrière le doublage : il y a des vrais acteurs, on ne fait pas du karaoké ! Je me suis battu pour réhabiliter notre métier.
Rappelons que Pierre Arditi a été une star de synchro. Il y a eu aussi Bernard Murat, Patrick Dewaere… Mais ces comédiens ne le disaient pas alors que nous, à partir de nos débuts cette série, nous avons été décomplexés.
Lors de la première convention sur X-Files, à Marseille, nous étions au Novotel avec Caroline, son mari, et mon ex-femme. Nous allons déjeuner avec le début de la convention à 14h. On arrive sur le vieux port et il y avait une émeute ! (léger rire). Nous avons signé des centaines d’autographes. C’était la folie !
Il y avait eu aussi une soirée au Palace. Lorsque nous sommes arrivés sur la scène, le présentateur a dit « Vous ne les connaissez pas physiquement, mais dès qu’ils vont commencer à parler, vous allez les reconnaître. » Caroline a dit seulement « bonsoir » et là, la salle pleine s’est déchaînée ! (rires du public et des invités) Là, nous nous sommes dit, ils nous connaissent !
Après les fans nous ont posé des questions tellement pointues sur les épisodes de la série, que ce n’était pas facile de répondre, même pour moi qui a dirigé une partie du doublage de la série.
Caroline Beaune : C’était compliqué car pour nous car nous n’enregistrons pas les épisodes forcément dans l’ordre. Il y a certains épisodes que nous ne voyons pas forcément car nous faisons tellement de choses que nous ne pouvons pas tous les voir. Nous sommes parfois un peu dépassés par les questions.
Georges Caudron : Actuellement, ils repassent la série sur Canal Jimmy. J’en regarde parfois et j’ai même peur de certains épisodes car j’ai oublié l’histoire. En plus, c’est drôle car j’ai du mal à me reconnaître…
Caroline Beaune : Pour moi, c’est aussi la même chose sur les Desperate Housewives que j’enregistre depuis 5 ans. Je ne me souviens pas bien de tous les épisodes. Je pense que c’est dû au fait que l’enregistrement ne prend pas beaucoup de temps et que, même si je me concentre sur le rôle, c’est la technique du doublage qui prend le pas. Et donc, parfois il y a des choses qui nous échappent. C’est dommage mais il faut le dire. Moi, idéalement, j’aimerais bien voir le film ou l’épisode avant pour m’en imprégner…
Georges Caudron : Je ne suis pas d’accord du tout car la technique en synchro, c’est le directeur de plateau qui regarde le film une bonne dizaine de fois pour faire sa distribution et ensuite, c’est lui qui donne les « lignes de force » à l’acteur sur le plateau. J’ai donné deux ou trois fois une cassette, notamment à Guillaume Lebon, pour un Walt Disney, RocketMan (1997), et le môme Guillaume – dont c’était son premier grand rôle – est arrivé en me disant : « Je ne peux pas faire ça ! C’est beaucoup trop dur ! » Il avait vu le film terminé. Donc, je ne fais plus ça. Je préfère que l’on gravisse ensemble la montagne la main dans la main, étape par étape car lorsque le directeur de plateau est un bon directeur et qu’il emmène ses acteurs, scène par scène, à ce qu’il veut, le résultat est bon. Lorsque tu vois le film avant, tu es abasourdi par la difficulté. Avant que je commence à diriger le doublage, lorsque je visionne des mini-séries qui font 4 fois 50 minutes, comme Les enfants de Dune, je me dis que je n’y arriverai jamais ! C’est peut-être bien de voir l’ensemble si on n’est pas un bon directeur de plateau. Mais si le comédien a confiance dans le directeur, on peut y aller progressivement.
Sérialement Vôtre : Pour en revenir à X-Files, combien de temps vous prenait l’enregistrement d’une saison ?
Georges Caudron : Un épisode nous prenait une journée. C’était rapide mais moins difficile que d’autres séries comme The Shield où les scènes sont très découpées. Pour X-Files, il y avait beaucoup de scènes entre Scully et Mulder, et puis des « guests » Le directeur de plateau nous faisait enregistrer, Caroline et moi, le matin. Et l’après-midi, c’était au tour des « guests ».
Caroline Beaune : On connaissait bien nos personnages et l’enregistrement allait d’autant plus vite.
Sérialement Vôtre : Pour les scènes entre Scully et Mulder, vous enregistriez ensemble ou séparément ?
Caroline Beaune et Georges Caudron : On enregistrait ensemble !
Georges Caudron : Maintenant, il faut reconnaître que ça se fait de moins en moins. Il faut bien le dire, les acteurs ne sont pas toujours très raisonnables. Lorsqu’ils sont choisis pour une série, ils acceptent aussi de travailler sur autre chose, une pub, un autre rôle… La série est leur fond de commerce – je vois cela sur Damages ou Californication. Moi, lorsque je suis sur Californication, je ne prends absolument rien pendant ce temps-là. Je trouve déplorable d’enregistrer en track (le comédien est seul au micro et ne donne pas la réplique à son partenaire). Ce qui était joli dans notre couple à l’écran, c’est qu’on se donnait vraiment la réplique. Il y avait une vraie dualité.
Caroline Beaune : Et puis, c’est l’essence même du jeu, on parle ensemble. Si on est un habile comédien, on peut se passer de jouer avec le partenaire mais ce n’est jamais aussi pointu, aussi ludique et aussi intéressant que lorsqu’on est à deux.
Georges Caudron : On découvre des choses l’un avec l’autre. Surtout avec Caroline car elle est tellement surprenante ! (rire)
Caroline Beaune : (Rire) Georges me disait toujours : « Tu comprends ce que tu dis, là ? » car je ne comprenais que rarement ce que je disais dans X-Files ! (rires du public et des invités !) Car je n’ai jamais été médecin légiste, n’est-ce pas ? Il y avait des moments où je ne comprenais pas vraiment ce que je disais…
Georges Caudron : Il faut dire que c’était compliqué. Leptospirose ictéro-hémorragique ! (rires du public !)
Caroline Beaune : Ca c’est son nom fétiche ! (rire)
Sérialement Vôtre : Vous avez doublé cette série pendant 7 ans pour Caroline et 9 ans pour Georges. En parallèle, il y a eu le premier film et, une fois la série terminée, il y en a eu un second. Et maintenant, il semble qu’un troisième long métrage soit en préparation. Je souhaiterais savoir comment avez-vous trouvé la série – qui a connu beaucoup de succès – par rapport aux deux films ?
Caroline Beaune : J’ai préféré la série aux films.
Georges Caudron : J’ai aussi préféré la série aux films car je pense que Chris Carter sait très bien faire les petits modules de 52 mn. En plus, cette série, c’était vraiment le diable qui rentrait chez vous toutes les semaines. Je crois qu’il n’a pas réussi à recréer cette peur au cinéma. Au cinéma, ça ne marche pas. On n’est pas touché comme à la télévision. Dans la série, il y avait une sorte d’intimité avec les personnages. On jouait vraiment le plus « low voice » possible; avec un jeu minimum. Nous vous parlions yeux dans le yeux, chez vous dans votre salon, de choses épouvantables. Beaucoup de gens me disaient qu’ils regardaient la série le lendemain matin de la diffusion car sinon ils n’arrivaient pas à dormir ! Au cinéma, c’est forcément moins intimiste qu’à la télévision. Lorsque c’est chez vous, dans votre salon, vous le prenez en vous disant : « et si c’était vrai ? » « La vérité est ailleurs », c’est ça. Et si c’était vrai ? On pose des questions, on ne donne pas de réponses. Je dois dire que Chris Carter est génial pour ça car il a éveillé des questionnements épouvantables.
En tout, j’espère que le troisième film sera mieux que les deux précédents.
Sérialement Vôtre : Pour terminer, je souhaiterais avoir votre sentiment sur cette citation : « Entre le comédien qui donne son corps à la fiction, et celui qui prête sa voix, va naître un troisième personnage, ni tout à fait le même, ni tout à fait distinct, et c’est celui-là qui va marquer nos esprits de téléphiles. »
Georges Caudron : C’est exactement cela. C’est psychanalytique. C’est-à-dire, il y a une image sur l’écran qui se projette vers nous, et nous les voix qui allons vers l’image. Il y a une sorte de point d’équilibre. C’est très technique et en même temps très simple. C’est un psychanalyste qui m’a expliqué cela. On créé un personnage qui n’est ni l’acteur à l’écran, ni le comédien qui prête sa voix. C’est notre âme, c’est notre couleur et son physique. Moi, je le vois dans des séries comme Cold Case, Stéphanie Lafforgue a absorbé le personnage. Je vois le physique, les yeux, les larmes de la comédienne américaine mais j’entends la douleur de Stéphanie et là, c’est réussi; ça, c’est réussi !
Caroline Beaune : C’est assez magique. Nous, dans notre pratique du doublage, on nie un peu le corps. Le corps n’est pas dans l’action normalement. Pourtant, Georges et moi, nous faisons partie des acteurs qui bougent pas mal à la barre et nous faisons rire tout le monde ! Nous arrivons, par la voix, à signifier les choses. On passe au delà du corps et on arrive comme cela à capter l’énergie de l’acteur à l’écran.
Georges Caudron : Je peux vous citer les très grands acteurs dans le secteur du doublage : Jean-Claude Michel et Sean Connery, Patrick Poivey et Bruce Willis… L’humour et l’intelligence de Patrick sur cet acteur, c’est magnifique !
Caroline Beaune : Oui, parfois l’acteur de doublage peut apporter une autre dimension, plus grande encore que l’acteur à l’écran.
Georges Caudron (s’adressant au public) : Je vous remercie beaucoup d’être là car ça prouve que, des années après, vous avez une fidélité envers notre travail. Je trouve que c’est très important que vous soyez là et que vous disiez : « derrière ces voix, il y a des vrais comédiens ! » Souvent les Majors américaines et les studios de doublage ont l’air de nous faire passer pour des figurants, qui sont là, qui n’existent pas… Alors que lorsqu’il y a un comédien connu qui vient doubler un rôle, on a l’impression que c’est extraordinaire ! Pourtant, il y a un vivier de comédiens de grands talents dans le doublage ! Une actrice comme Ludivine Sagnier a commencé son métier en faisant du doublage avec moi.
Votre présence ici prouve que l’on existe et que l’on est des acteurs, tout en étant tout à fait humble. Je ne veux pas du tout être dans les magazines, mais que l’on reconnaisse le travail et le talent, cela me fait plaisir. Votre présence nous fait très plaisir pour cela.
Caroline Beaune : Moi, ce que j’aurais envie de dire c’est simplement que nous sommes acteurs, tout court, que nous ne sommes pas « acteurs de doublage ». Il faut aller dans ce sens là. Il ne faut pas produire des « acteurs de doublage » qui ne font faire que cela. Certains jeunes qui arrivent dans ce métier se disent que c’est une aubaine, qu’ils vont gagner beaucoup d’argent. Il ne faut pas que se contenter de cela. Il faut se dire qu’être acteur, c’est vraiment un métier complet et qu’il ne faut pas se réduire qu’à faire du doublage. Nous, nous avons encore l’opportunité de faire du théâtre. J’ai joué un Feydeau il y a deux ans. Il faut se maintenir là-dedans. Il faut essayer – si on peut – de ne pas faire que du doublage. Il faut que les jeunes acteurs qui arrivent passent par des cours, qu’ils apprennent le métier…
Georges Caudron : Ils le font pour la plupart… Et ils n’ont plus honte, ils sont décomplexés et disent qu’ils font du doublage.
Caroline Beaune : C’est vrai que le doublage devrait permettre de faire travailler beaucoup de comédiens. En ce moment, notre métier de comédien est très difficile. Certains ont beaucoup de mal à gagner leur vie. Le doublage est formidable car il nous permet de vivre. Il faut essayer de partager cela le mieux possible.
Georges Caudron : Un comédien, dans le doublage, c’est un peu comme un musicien faisant partie d’un orchestre. Un musicien qui ne sait pas lire les notes, il ne peut pas faire partie d’un orchestre. Dans le secteur du doublage, comme le disait tout à l’heure Caroline, un comédien qui n’assure pas, il fait un ou deux doublages et il s’en va. On ne peut attendre qu’il apprenne car on doit travailler vite, être technique et précis. Moi, c’est vrai que je me retrouve dans cette famille-là.
Caroline Beaune : Comme le disait Georges dès le départ, le doublage n’est pas du karaoké. Il ne faut pas juste lire une bande. Il faut ressentir ! Il faut passer par le travail d’acteur qui est personnel car il faut pleurer, il faut rire… Tout ça vous ne pouvez pas l’inventer en trois secondes ! Il faut avoir fait ce travail intérieur de préparation d’acteur pour pouvoir incarner un personnage, le faire vivre et lui donner voix, lui donner corps, lui donner chair. Et si vous n’avez pas fait ce travail avant, vous ne pouvez pas le restituer immédiatement. J’insiste sur ce fait car il y a pas mal de gens qui veulent faire du doublage et qui se disent que c’est facile. Non, ce n’est vraiment pas facile de faire du doublage ! (rire)
(Remerciements à La gazette du doublage : www.lagazettedudoublage.com)

